Stanislas de Guaita photo 1887

 

Tu as été successivement revêtu des trois grades hiérarchiques de notre Ordre ; nous te saluons S.*. I.*., et quand tu auras transcrit et médité nos cahiers, tu deviendras Initiateur à ton tour. À tes mains fidèles sera commise une importante mission : la charge t’incombera, mais aussi l’honneur, de former un groupe dont tu seras, devant ta conscience et devant l’Humanité Divine, le Père intellectuel et à l’occasion le Tuteur moral.

Il ne s’agit point ici de t’imposer des convictions dogmatiques. Que tu te croies matérialiste, ou spiritualiste, ou idéaliste ; que tu fasses profession de Christianisme ou de Bouddhisme ; que tu te proclames libre-penseur ou que tu affectes même le scepticisme absolu, peu nous importe après tout : et nous ne froisserons pas ton cœur, en molestant ton esprit sur des problèmes que tu ne dois résoudre que face à face avec ta conscience et dans le silence solennel de tes passions apaisées.

Pourvu qu’embrasé d’un amour véritable pour tes frères humains, tu ne cherches jamais à dissoudre les liens de solidarité qui te rattachent étroitement au Règne Hominal considéré dans sa Synthèse, tu es d’une religion suprême et vraiment universelle, car c’est elle qui se manifeste et s’impose (multiforme il est vrai, mais essentiellement identique à elle-même), sous les voiles de tous les cultes exotériques d’Occident comme d’Orient.

Psychologue, donne à ce sentiment le nom que tu voudras : Amour, Solidarité, Altruisme, Fraternité, Charité ; Economiste ou Philosophe, appelle-le Socialisme, si tu veux… Collectivisme, Communisme… Les mots ne sont rien ! Honore-le, Mystique, sous les noms de Mère divine ou d’Esprit Saint. Mais qui que tu sois, n’oublie jamais que dans toutes les religions réellement vraies et profondes, c’est-à-dire fondées sur l’Ésotérisme, la mise en œuvre de ce sentiment est l’enseignement premier, capital, essentiel, de cet Ésotérisme même. Poursuite sincère et désintéressée du Vrai, voilà ce que ton Esprit se doit à lui-même ; fraternelle mansuétude à l’égard des autres hommes, c’est là ce que ton Cœur doit au prochain. Ces deux devoirs exceptés, notre Ordre ne prétend pas t’en prescrire d’autres, sous un mode impératif du moins.

Aucun dogme philosophique ou religieux n’est imposé davantage à ta foi. — Quant à la doctrine dont nous avons résumé pour toi les principes essentiels, nous te prions seulement de la méditer à loisir et sans parti pris. C’est par la persuasion seule que la Vérité traditionnelle veut te conquérir à sa cause !

Nous avons ouvert à tes yeux les sceaux du Livre ; mais c’est à toi d’apprendre à épeler d’abord la Lettre, puis à pénétrer l’Esprit des mystères que ce livre renferme.

Nous t’avons commencé : le rôle de tes Initiateurs doit se borner là. Si tu parviens de toi-même à l’intelligence des Arcanes, tu mériteras le titre d’Adepte ; mais sache bien ceci : c’est en vain que les plus savants mages de la terre te voudraient révéler les suprêmes formules de la science et du pouvoir magique ; la Vérité Occulte ne saurait se transmettre en un discours : chacun doit l’évoquer, la créer et la développer en soi.

Tu es Initiatus : celui que d’autres ont mis sur la voie ; efforce-toi de devenir Adeptus : celui qui a conquis la Science par lui-même ; en un mot le fils de ses œuvres.

Notre Ordre, je te l’ai dit, borne ses prétentions à l’espoir de féconder les bons terrains, en semant partout la bonne graine : les enseignements des S.’. I.’. sont précis, mais élémentaires. Soit que ce programme secondaire suffise à ton ambition, soit que ta destinée te pousse un jour au seuil du temple mystérieux où rayonne, depuis des siècles, le lumineux dépôt de l’Ésotérisme Occidental, écoute les dernières paroles de tes Frères inconnus : puissent-elles germer dans ton esprit et fructifier dans ton âme.

Je te proteste que tu peux y trouver le criterium infaillible de l’Occultisme et que la clef de voûte de la synthèse ésotérique est bien là, non pas ailleurs. Mais à quoi sert d’insister, si tu peux comprendre et si tu veux croire ? Dans le cas contraire, à quoi bon insister encore ? Tu es bien libre de prendre ce qui me reste à dire pour une allégorie mystique ou pour une fable littéraire sans portée, ou même pour une audacieuse imposture… Tu es libre ; mais ÉCOUTE. —Germe ou pourrisse la graine, je vais semer !

En principe, à la racine de l’Être, est l’Absolu ; L’Absolu — que les religions nomment Dieu— ne se peut concevoir, et qui prétend le définir dénature sa notion, en lui assignant des bornes : « Un Dieu défini est un Dieu fini. » Mais de cet insondable Absolu émane éternellement la Dyade androgynique, formée de deux principes indissolublement unis : l’Esprit Vivificateur et l’Ame-vivante universelle.

Le mystère de leur union constitue le Grand Arcane du Verbe. Or, le Verbe, c’est l’Homme collectif considéré dans sa synthèse divine, avant sa désintégration. C’est l’Adam Céleste avant sa chute ; avant que cet Être Universel ne se soit modalisé, en passant de l’Unité au Nombre ; de l’Absolu au Relatif ; de la Collectivité à l’Individualisme ; de l’Infini à l’espace et de l’Éternité au Temps.

Sur la Chute d’Adam, voici quelques notions de l’enseignement traditionnel : Incités par un mobile intérieur dont nous devons taire ici la nature essentielle, mobile que Moïse appelle NAHASH, et que nous définirons, si tu veux, la soif égoïste de l’existence individuelle, un grand nombre de Verbes fragmentaires, consciences potentielles vaguement éveillées en mode d’émanation dans le sein du Verbe Absolu, se séparèrent de ce Verbe qui les contenait. Ils se détachèrent — infimes sous-multiples — de l’Unité-mère qui les avait engendrés. Simples rayons de ce soleil occulte, ils dardèrent à l’infini dans les ténèbres leur naissante individualité, qu’ils souhaitaient indépendante de tout principe antérieur, en un mot, autonome.

Mais comme le rayon lumineux n’existe que d’une existence relative, par rapport au foyer qui Ta produit, ces Verbes également relatifs, dénués de principe auto divin et de lumière propre, s’obscurèrent à mesure qu’ils s’éloignaient du Verbe absolu.

Ils tombèrent dans la matière, mensonge de la substance en délire d’objectivité ; dans la matière qui est au Non-Etre ce que l’Esprit est à l’Etre ; ils descendirent jusqu’à l’existence élémentaire : jusqu’à l’animalité, jusqu’au végétal, jusqu’au minéral1 ! Ainsi naquit la matière, qui fut aussitôt élaborée de l’Esprit, et l’Univers concret prit une vie ascendante, qui remonte de la pierre, apte à la cristallisation, jusqu’à l’homme, susceptible dépenser, de prier, d’assentir l’intelligible et de se dévouer pour son semblable !

Cette répercussion sensible de l’Esprit captif, sublimant les formes progressives de la Matière et de la Vie, pour tâcher de sortir de sa prison — la Science contemporaine la constate et l’étudié sous le nom d’Évolution.

L’Évolution, c’est l’universelle Rédemption de l’Esprit. En évoluant, l’Esprit remonte. Mais avant de remonter, l’Esprit était descendu : c’est ce que nous appelons : l’Involution. Gomment le sous-multiple verbal s’est-il arrêté à un point donné de sa chute ? Quelle Force lui a permis de rebrousser chemin ? Gomment la conscience obscurée de sa divinité collective s’est-elle enfin réveillée en lui sous la forme encore bien imparfaite de la Sociabilité ? — Autant de profonds mystères, que nous ne pouvons pas même aborder ici, et dont tu sauras acquérir l’intelligence, si la Providence est avec toi.

Je m’arrête. Nous t’avons conduit assez avant sur la voie ; te voilà muni d’une boussole occulte qui te permettra, sinon de ne jamais t’égarer, du moins de retrouver toujours le droit chemin. Ces quelques données sont précises, sur la « grande affaire ! » de l’humaine destinée : à toi le soin d’en déduire le reste, et de donner au problème sa solution.

Mais comprends bien, mon Frère, une troisième et dernière fois je t’en adjure, comprends bien que l’Altruisme est la seule voie qui conduise au but unique et final, — je veux dire la réintégration des sous-multiples dans l’Unité Divine ; — la seule doctrine qui en fournisse le moyen, qui est le déchirement des entraves matérielles, pour l’ascension, à travers les hiérarchies supérieures, vers l’astre central delà régénération et de la paix.

N’oublie jamais que l’Universel Adam est un tout homogène et un Être vivant, dont nous sommes les atomes organiques et les cellules constitutives. Nous vivons tous les uns dans les autres, les uns par les autres ; et unissions-nous individuellement sauvés (pour parler le langage chrétien), nous ne cesserions de souffrir et de lutter qu’une fois tous nos frères sauvés comme nous !

L’Égoïsme intelligent conclut donc comme a conclu la Science traditionnelle : l’universelle fraternité n’est pas un leurre ; c’est une réalité de fait.

Qui travaille pour autrui travaille pour soi ; qui tue ou blesse son ’prochain se blesse ou se tue ; qui l’outrage, s’insulte soi-même.

Que ces termes mystiques ne t’effarouchent pas : nous sommes les mathématiciens de l’ontologie, les algébristes de la métaphysique.

Souviens-toi, fils de la Terre, que ta grande ambition doit être de reconquérir l’Éden zodiacal d’où tu n’aurais jamais dû descendre, et de rentrer enfin dans l’Ineffable Unité, HORS DE LAQUELLE TU N’ES RIEN, et dans le sein de laquelle tu trouveras, après tant de travaux et de tourments, cette paix céleste, ce sommeil conscient que les Hindous connaissent sous le nom de NIRVANA : la béatitude suprême de l’Omniscience, en Dieu.

S. DE G. S.*.I.*.

Extrait de Essais de Sciences Maudites de Stanislas de Guaita (pp 163 – 171), Georges Carré éditeurs, Paris, 1890. Scanné en janvier 2005 e.v. pour EzoOccult.

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